Zehira Yahi. Commissaire du Festival international du cinéma d’Alger 21 décembre 2018

«Le FICA gagnera en notoriété lorsque la programmation s’étendra à d’autres salles»

Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à délocaliser le Festival du cinéma d’Alger à l’Office Riad El Feth, à Alger ?

A dire vrai, le bruit des marteaux-piqueurs et des burins, qui ne fait pas partie de la bande son d’un film, empoisonne sa projection…. Et nous avons craint que des travaux au voisinage de la salle El Mougar ne perturbent le bon déroulement du festival.

C’est pourquoi nous avons préféré changer de lieu et avons quitté la salle El Mougar le cœur gros, car nous nous sommes vraiment habitués à son personnel et à ses espaces, notre public aussi… Le directeur général de l’ONCI a toujours veillé à ce que les conditions idéales soient réunies et son aide a été incommensurable.

Pareil pour la Cinémathèque, où nous avons apprécié pendant des années l’aide de son directeur et de son personnel. Nous retrouvons donc l’Office Riadh El Feth, où s’est déjà déroulée une édition du festival, qui présente toutes les commodités et dont le directeur général a fait preuve d’une très grande disponibilité.

La question des migrants occupe une place de choix dans cette neuvième édition du FICA…

Difficile pour un festival dédié au film engagé d’éviter cette question qui est d’une actualité brûlante, douloureuse et révoltante. C’est l’effet boomerang de l’histoire passée et présente des anciennes puissances coloniales et des faiseurs de guerres à visée économique. Au-delà, ou à l’intérieur plutôt, du problème devenu mondial, se dessinent des destins individuels, des volontés personnelles, de l’indignation, de la résistance et de l’infraction aux lois inhumaines.

C’est ce qui est traité dans certains films comme le documentaire Libre, de Michel Toesca : il a filmé pendant plusieurs années le combat courageux et solidaire de Cedric Herrou, un agriculteur de la vallée de la Roya, qui a accueilli et aidé des centaines de migrants, ce qui lui a valu une condamnation de la justice française, mais également une reconnaissance et une solidarité très larges…

Dans Les enfants du Hasard (le Hasard est une région de Belgique), Thierry Michel observe et écoute -dans leur classe et lors de leurs sorties encadrées par une remarquable institutrice- de jeunes enfants dont les grands-parents ont quitté la Turquie pour venir travailler dans les mines de la région.

Ces enfants, parfaitement intégrés (3e génération), découvrent la dureté du travail à la mine, mais aussi la douleur de l’immigration.

La fiction L’autre côté de l’espoir, d’Akikaurismaki témoigne de la possibilité d’entraide à l’égard des migrants, de la fraternité avec l’autre, l’étranger. Pareil pour le très bon documentaire de Karim Aïnouz, Central Airoport THF, sur l’aéroport Tempelhof de Berlin, ouvert en 1923 et agrandi sous le règne d’Hitler pour devenir le plus grand aéroport du monde, puis finalement fermé et rouvert récemment pour devenir un lieu d’hébergement des migrants demandeurs d’asile et des réfugiés qui ont fui leurs pays en guerre…

On retrouve encore les migrants dans le court métrage Bidoun hawiya, de la réalisatrice sahraouie Nayat Ahmed Abdelsalem. Ces films (et d’autres que nous avons visionné mais pas pu retenir) confortent à la fois nos convictions sur l’importance, la force du cinéma et nos sentiments sur le fait que la prise de conscience et l’engagement des individus, seuls ou en association, sont actuellement plus forts, plus moteurs que ceux de beaucoup d’Etats du nord de la planète.

Cette question est également d’actualité dans notre pays qui a -de mon point de vue- une démarche légaliste et vigilante à l’égard de milliers de migrants qui affluent à nos frontières. Je pense que le cinéma devrait continuer à interroger, dénoncer, expliquer et sensibiliser pour que les donneurs de leçons tentent plutôt de trouver de vraies solutions aux problèmes que leur politique a engendrés.

Comment s’est faite la sélection de l’ensemble des films, sachant que vous avez réceptionné et  visionné  près d’une centaine de films récents ?

Nous avons toujours eu comme critères les qualités esthétiques, artistiques et techniques des films, parce qu’il s’agit d’abord de cinéma. Ensuite, ou en même temps, le traitement de l’engagement dans les questions humaines oriente et précise notre choix.

Nous avons commencé à visionner dès février 2018, pour arriver à une première présélection, puis une seconde (plus affinée), et enfin à la sélection finale, assez douloureuse parce qu’il a fallu renoncer à des films qui nous plaisaient beaucoup. Comme vous le savez, chaque film a une valeur absolue et une valeur relative, et c’est cette dernière qui est déterminante quand il s’agit d’écrémer. Les discussions sont longues et les consensus pas toujours faciles…

Quel est le nombre de films en compétition et en hors compétition ?

Cette année, nous avons 17 films en compétition : 9 documentaires et 8 fictions. Certains partenaires ont pu obtenir tardivement des films que nous avions demandés, et nous avons choisi, au lieu de les refuser ou de les garder pour 2019, de les programmer hors compétition : c’est notamment le cas de José Marti, l’œil du canari (Cuba) et Pieds nus dans l’aube (Canada).

Les cinéphiles auront le privilège d’assister  à quatre avant-premières nationales…

Nous sommes très heureux de proposer (en remerciant le CADC, producteur principal) quatre avant-premières nationales, parce que pour nous, c’est un signe de bonne santé du cinéma national : La voix des anges, fiction de Kamel Iaïche, Le droit chemin, fiction d’OkachaTouita, Enrico Mattéi et la Révolution algérienne, documentaire d’Ali Fateh Ayadi, Choisir à 20 ans, documentaire de Villy Herman, (coproduction algéro-suisse).

Les réalisateurs seront présents pour débattre de ces films qui viennent enrichir notre programmation, en espérant que le nombre de productions nationales annuelles ira croissant…

Cette  année, uniquement cinq courts métrages  sont à l’honneur.  Ira-t-on vers l’installation,  dans les prochaines éditions, d’un jury spécial courts métrages si le nombre de films venait être revu à la hausse ? 

Nous réfléchissons depuis deux années à inscrire les courts métrages (qui ne sont pas un genre mineur) en compétition. Cette année, le nombre de films retenus (5) ne le permettait pas, mais nous invitons les producteurs et réalisateurs à postuler nombreux pour l’année 2019.

Cet appel s’étend, par ailleurs, aux producteurs et réalisateurs de films d’animation. Je reviens aux courts métrages pour dire qu’ils sont programmés dans les séances de l’après-midi (juste avant les films en compétition) pour leur donner plus de visibilité et de spectateurs…

J’ajoute qu’ils sont beaux, sensibles et intelligents et que la plupart des réalisateurs seront là pour en débattre.

Parlez-nous des conférences qui auront lieu en marge des projections…
Le programme de la 9e édition comporte trois rencontres en matinée à la salle Frantz Fanon : Le 3 décembre, une rencontre des directeurs  et/ou directeurs de certains festivals (France/ Espagne/Burkina Faso) afin d’échanger les avis sur diverses questions.

Comment des festivals à budget réduit peuvent-ils proposer à leur public des programmes attrayants ?

Comment motiver et attirer les producteurs ou réalisateurs face à une concurrence inégale ? Comment mutualiser les efforts et si possible se mettre en réseau pour plus d’efficacité ?

Le 4 décembre, il y aura un master class animé par le très bon documentariste, Thierry Michel, sur le thème «Le documentaire d’investigation entre les exigences de l’art et les impératifs de l’information» à l’attention des étudiants en cinéma et des professionnels.

Nous avons choisi ce thème car nous constatons très souvent la confusion entre reportage et documentaire et nous avons la chance de recevoir un grand réalisateur, pédagogue, qui a très aimablement accepté de partager son savoir et son savoir-faire.

Pourquoi s’en priver ? Le 5 décembre, une conférence-débat sera animée par André Gazut à l’attention des étudiants, des professionnels de l’audiovisuel, de la presse et des fidèles du festival selon les places disponibles (la salle Frantz Fanon compte 60 sièges).

Les questions abordées, avec la projection de son film La Pacification en Algérie, documentaire dénonçant la pratique de la torture par l’armée française pendant la guerre de Libération nationale. Comment aborder, après avoir été soi-même un déserteur, un aspect aussi douloureux que la torture pendant la Guerre d’Algérie ?

Quels outils documentaires pour l’investigation, la recherche des archives et le choix des intervenants ? Quelle démarche technique, artistique et politique adopter pour faire œuvre de témoin d’un des événements marquants du milieu du XXe siècle ?

Avez-vous  rencontré des difficultés  pour les visas d’exploitation des films ?

Nous en avons rencontrées plutôt pour la cession à titre gracieux des droits de projection…Quant aux visas culturels autorisant la diffusion des films, nous tenons à remercier la direction du développement et de la promotion des arts du ministère de la Culture, ainsi que la commission de visionnage, parce qu’elles ont fait preuve de disponibilité et de célérité…

Je précise que la commission a attiré -à juste titre- l’attention sur la mention «Déconseillé aux moins de 12 ans» pour le film Frères ennemis, diffusé le 5 décembre en présence de Réda Kateb, et ce, en raison des scènes de violence dans les milieux de la drogue.

Hormis l’attribution du  Prix spécial et du Grand prix, un nouveau prix sera décerné cette année, il s’agit de la médaille Gandhi…

C’est une médaille prestigieuse qui sera décernée par le CICT (Conseil international du cinéma, de la télévision et de la communication audiovisuelle), partenaire officiel de l’Unesco et du festival, représenté à cette 9e édition par son directeur général et sa secrétaire générale, qui remettront le prix du CICT, ainsi que la médaille Gandhi de l’Unesco, à l’œuvre qui, selon leurs critères, correspond le mieux aux idéaux et aux objectifs de l’Unesco parmi les 17 films (documentaires et fictions ) en compétition.

Comptez-vous installer une billetterie ?
Pas cette année… Nous nous efforçons de faire revenir le public vers les salles de cinéma. Attendons qu’il soit vraiment addict… Les chiffres témoignent d’une augmentation sensible d’une année à l’autre. Alors, peut-être l’année prochaine pour la 10e édition, inchallah…

Que pensez-vous de l’ancrage de ce festival ?

Je préfère laisser cette réponse aux professionnels qui fréquentent le festival, à la presse et au public… Cette manifestation, la plus importante de la capitale en matière de cinéma, gagnera certainement en notoriété lorsque la programmation pourra s’étendre à d’autres salles afin que la ville vibre au rythme de ce festival dédié au film engagé, comme elle a vibré au rythme des deux Festivals culturels panafricains d’Alger (1969 et 2009).

elwatan