Thierry Michel-réalisateur belge « Toute réalité est une fiction en soit » 4 décembre 2018

Vous êtes convié au Fica 2018  mais en fait ce n’est pas la première fois que vous venez en Algérie ?

Je suis toujours heureux de revenir en Algérie parce, en fait,  c’est le premier pays où quand j’étais jeune, j’ai voyagé. Je suis venu en 1970  dans un voyage de rencontre de jeunes Algériens à Djelfa. J’ai été invité par la  Jeunesse FLN. Je n’avais même pas 18 ans. Après j’ai fait des études  avec des cinéastes algériens tels que le Belkacem Hadjadj, Saki Brahim, Béga Mohamed Cherif  et Mohamed Bensalah. C’était des liens très forts d’étudiants en cinéma. Par la suite, je suis revenu à trois reprises en Algérie par la route d’ailleurs, en passant par la Belgique,   la France et le Maroc. Je suis allé principalement à Sidi Bel Abbés chez mon ami Saki Brahim qui était devenu pour moi, comme une seconde famille. Je reviens régulièrement en Algérie pour présenter des films. C’est toujours un bonheur que de revenir dans votre beau pays.

Que pensez-vous du Festival  International du Cinéma d’Alger ?

J’apprécie beaucoup que vous fassiez un festival de ce type. Le Fica est un festival extrêmement important intellectuellement, cinématographiquement sur les  films engagés. Je trouve que c’est déterminant. A part égale, il y a des documentaires et des films de fictions. Et avoir aussi l’opportunité de rencontrer le public et de donner ce type de master-class.

Justement, la master-class  est votre deuxième activité d’enseignement depuis plus de trente ans ?

Je pense que la transmission  est nécessaire pour la génération montante. Il y a un proverbe africain qui dit « Si le vieux ne transmets pas au jeune, il n’aura pas sa place au pays des ancêtres».

 

 Quelles sont les grandes lignes que vous allez abordées durant  la master-class de ce 9e Fica ?

Je suis très content de voir qu’il y a beaucoup de jeunes qui sont là pour cette master-class. Ils sont avides d’apprendre comment on fait du documentaire de création.

Je pense d’abord savoir si les  gens ont  quelque chose à dire. Avant de savoir comment le dire, il faut savoir si on a quelque chose  à dire. Je pense que  tout le monde a quelque chose à dire mais parfois les gens  ne le disent parce qu’ils ne sont pas conscients de la richesse intérieure qui est la leur. Et puis après, il y a la technique mais je ne suis pas là pour apprendre la technique  mais l’esthétique et la dramaturge. Un cinéaste documentariste c’est à la fois un dramaturge de la réalité. Il doit extraire de la réalité tout ce qui est de la trame  fictionnelle du vécu de chacun, d’une communauté ou encore d’un pays. Il doit le transcender  par son esthétique  qui doit aller s’inscrire dans une forme de poétique de l’espace et du temps que permet le cinéma.

A travers une réflexion plus générale,  j’ai commencé par citer l’universitaire, théoricien littéraire et critique palestino-américain Edward Said sur le rôle des intellectuels des pays du Sud qui est fondamental. Le  rôle  de résistance, d’indépendance, d’impertinence qui est celui de l’intellectuel qui doit se refuser d’être le mandarin de n’importe quel pouvoir. Il est là comme force critique et de contestation. Je vais montrer de manière très concrète et pratique des extraits de films dont on va débattre comment ils ont été réalisés. Et quels ont été les mécanismes d’écriture qui ont permis d’aboutir au produit  final.

Cela fait trente ans  que je donne cours et je sais que mon enseignement sert aux  étudiants.  Au bout tant d’années de carrière, je vois  de nombreux de mes étudiants, devenus reconnus de part le monde. Ici nous sommes en train de présenter un film «  L’homme de sable » réalisé sur moi-même par l’un de mes anciens étudiants, José Luis Peñafuerte. J’apprends qu’il était  présent l’année dernière au  8 é Fica pour présenter son film « Molenbeek, génération radicale ».Depuis mon ancien étudiant a fait son chemin. Il est devenu un cinéaste reconnu internationalement. J’ai rencontré 30 années d’émergence de jeunes cinéastes. J’en suis très heureux à chaque fois. C’est amusant, parce qu’en Belgique, il y a les prix des Magritte du cinéma. C’est comme les  Césars et les Oscars.  Mon nom figure toujours  parmi les quatre noms retenus à la nomination. J’ai eu souvent les Magritte mais je suis toujours en compétition avec mes étudiants. Parfois, c’est eux qui ont le décroche et j’en suis très heureux.

Vous considérer que le prix le plus prestigieux reste le prix du public ?

 Parfois il y a des films qui ont beaucoup de prix mais jamais de public. Et d’un autre côté des films qui ont beaucoup de public et jamais de prix. Si dois choisir  je n’hésiterai pas. Cela sera celui du public. Mon dernier film «  L’homme qui répare les femmes » qui a été présenté  l’année dernière au Fica  a remporté le prix du public.  Ce film a eu le prix du public à la fois en Afrique du Nord, en Amérique Latine et en Europe. Mon film ca rencontré des publics de culture et d’origines différentes.  Et cela j’en suis sûre très heureux. J’ai été membre et président de tellement de jury de part le monde- que je sais qu’un jury c’est aussi des compromis entre des cinéastes qui ont été sélectionnés comme jury.  C’est une plus grande subjectivité que l’objectivité du public quand il donne un prix c’est avec le cœur.

 Quel regard portez-vous sur le cinéma algérien ?

Il faut être honnête, je connais que le cinéma algérien traditionnel. Je connais le cinéma algérien  des cinéastes qui ont été mes collègues étudiants. Le cinéma tout à fait contemporain, je ne le connais pas vraiment. Je dois le découvrir. Et comme je viens ici depuis peu de temps-vous m’avez beaucoup réquisitionné, pour présenter des films et faire des master-class, on ne me laisse pas le temps d’aller découvrir vos films (rires). Je pense qu’il y a l’émergence d’un nouveau cinéma algérien.