Table ronde,Le traitement de l’Histoire contemporaine : Cinéma et Histoire..Le prisme du réel 7 décembre 2017

« Le traitement de l’Histoire contemporaine » a fait l’objet d’une table ronde, mercredi, à la salle El Mougar. Cette rencontre qui a réuni un panel de spécialistes a eu lieu dans le cadre du 8ème Festival international du cinéma d’Alger. En guise d’introduction, Ahmed, modérateur de la rencontre, a déclaré que, entre cinéma et Histoire, « ce sont des rapports extrêmement imbriqués », à tel point que « le cinéma une référence que l’on confond avec le réel ».


Naïs Van Laer, cinéaste :

« Dans mon film « Vivre avec son œil », j’invoque l’Histoire. Mon film est structuré en deux parties : la première s’intéresse à la révolution algérienne, et la deuxième concerne la lutte des autochtones des peuples de Sibérie pour la reconnaissance de leur droit. En mettant en parallèle ces deux histoires-là, mon intention première est de parler de la décolonisation. Je voulais la mettre en miroir avec la lutte des peuples nomades de Sibérie. A partir de là, on pouvait considérer la colonisation sous différentes formes, dont la colonisation culturelle. Je voulais faire ce film qui raconte une histoire qu’on ne raconte jamais à l’école, sachant que la construction des identités nationales passe d’abord par ce qu’on apprend à l’école. En France la révolution algérienne est encore appelée « guerre d’Algérie », et elle est toujours un énorme tabou. Parce qu’elle a brisé beaucoup de famille. Ceux qui on fait la guerre ont hérité de la violence. Et cette violence a pris des formes de racisme et d’exclusion. »


Cheikh Oumar Sissoko, cinéaste 

« Les cinéastes africains sont impliqués pour traduire l’image. C’est important. Parce que l’image est la mise en évidence de la réalité sociale. Il faut donner aux peuples suffisamment d’éléments constitutifs pour qu’ils se prennent en charge, et ce, en comprenant ce qu’ils viennent de voir et aussi en comprenant leur propre situation, donc leur propre Histoire. Pour ma part, j’ai fait du cinéma dans le but d’éveiller les consciences. Et pour arriver à faire du bon cinéma, il faut d’abord connaitre notre Histoire. En Afrique, il y a eu des films qui traitent l’Histoire, mais c’est en Algérie où il y a eu une expérience prolifique dans ce domaine-là. Si nous africains, nous ne faisons pas de films sur notre Histoire, cela va se faire ailleurs par ceux qui nous ont colonisé, dominé afin de la détourner à leur avantage. »


David Murphy, universitaire :

« A l’université d’Ecosse, je donne un cours sur le rapport de l’Histoire au cinéma. Et je dis toujours à mes étudiants, aucun film, comme aucun livre, ne peut être fidèle à 100% à la réalité historique. Il s’agit seulement d’une représentation de l’Histoire. Et ce n’es pas pour dire que cette représentation n’est pas vraie. Elle est importante. Mais juste pour dire qu’une autre personne peut faire une autre version de l’Histoire. Il y a toujours des choix pour le réalisateur afin de raconter une Histoire. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a la réalité historique d’un côté et le film de l’autre. Cela amène à une relation complexe entre les deux, et il faut en être conscient. Le film a ce pouvoir de mettre sous forme dramatique le fait historique. Et souvent un film devient une référence du fait historique. Le cinéma a de l’influence, de l’emprise sur le public. Ce pouvoir est tel que le cinéma remplace le fait historique. »


Amazit Boukhalfa, journaliste et scénariste

« Lorsqu’on était appelé à coécrire le scénario du film « C’était la guerre » (un film adapté de « La Paix des braves » de Jean-Claude Carrière, et « On nous appelait Fellagas » du commandant Azzedine), on essayait de concilier les deux regards. Le film raconte une même histoire tantôt du côté de l’armée de libération tantôt du côté de l’armée coloniale. Il s’agit d’un regard croisé sur les faits historiques. Des faits tels qu’ils sont vus par l’armée de libération nationale et tels qu’ils sont perçus par l’armée coloniale. Et c’est difficile de concilier les deux. On parle d’une même géographie, d’une même réalité historique mais perçu différemment par les uns et par les autres. Chacun a son propre regard sur l’Histoire. La difficulté est de trouver une entente sur la façon de traiter le fait historique. Le cinéma ne raconte pas l’Histoire. Il raconte les faits historiques. Il ne faut surtout pas considérer la salle de cinéma comme un amphithéâtre, un cours d’Histoire. Et si le cinéma apporte quelque chose à cela, ce n’est que tant mieux. »


Ahmed Rachedi, cinéaste :

« L’Algérie est un peuple qui est fatigué de son histoire. L’Histoire laisse des traces sur le peuple. Notre premier souci, nous les cinéastes, était comment pouvons-nous remettre en cause tout ce qui nous a été enseigné à l’école française. En recouvrant notre indépendance, il y a eu un travail de reconstruction de notre identité. Car la colonisation nous a dressé un oubli de nous-mêmes. Il y a eu un travail de reconquête de notre mémoire collective, la restitution de notre Histoire. Et le cinéma était là pour le faire. Il avait ce devoir d’aller à la reconquête de notre passé. Mais ce travail pose problème : comment, nous cinéastes, allons traiter l’Histoire contemporaine algérienne. Nous sommes confrontés au point de vue des historiens, la réticence de la famille, les témoignages des compagnons de guerre, à tous ceux qui se disent être « les gardiens de la mémoire ». Notre souci est de savoir comment concilier le travail du cinéaste avec celui de l’historien. Ça devient problématique, ce qui nous conduit à prendre l’Histoire comme matière première et en faire une fiction. Même en fiction, on rencontre des problèmes : après le film, ils nous disent que c’est faux par rapport à l’histoire. »


Fouad Soufi, historien :

« Nous avons des rapports compliqués avec notre Histoire. Il faut reconnaître au cinéaste sa liberté d’écriture. Le cinéaste a le droit de traiter le fait historique selon sa perception et son approche. Il n’y a pas un commissaire politique à l’Histoire. Il ne doit pas en avoir un.