Table ronde du FICA : « De l’idée à l’histoire et de l’histoire au scénario : Comment suggérer sans trahir ? » 10 novembre 2019

« De l’idée à l’histoire et de l’histoire au scénario : Comment suggérer sans trahir ? », tel a été le thème débattu lors d’une table ronde organisée samedi à la salle Frants-Fanon de l’Office Ryad El Fath (OREF), en marge du déroulement de la 10ème édition  du Festival International du Cinéma d’Alger (FICA) 2019.

Mahmoud Ben Mahmoud, réalisateur : L’émersion est un point de départ :  

«  Je prends un  peu d’avance sur le débat en évoquant mon film mais sans pour autant dévoiler l’intrigue avant sa diffusion. L’histoire de Fatwa a été déplacée vers la Tunisie au lieu de la Belgique. L’idée m’a été suggérée par mes étudiants, lorsque j’enseignais le scénario à Bruxelles. L’existence de Djihadistes et de scouts musulmans de Belgique, était inimaginable en plein cœur d’Europe, soit un véritable sujet qui a suscité l’inquiétude. J’en parle un jour aux producteurs les Frères d’Arden qui m’ont justement incité à en faire quelque chose. La matière première d’un film, se base à mon sens, sur l’écriture et le constat physique loin de l’outil internet. J’ai alors, demandé à mon fil de me conduire dans les Ardens pour reconstituer un camp démantelé par les autorités. L’élément déclencheur se trouvait à quelques centaines de mètres de là, il s’agissait d’une falaise et d’un précipice. L’espace géographique a crée une espèce de climat, devenu une intrigue policière dans le film. A partir de là, j’ai eu une réflexion alimentée par l’aspect physique des lieux. J’ai ainsi transformé ce fameux camp en un groupe de scouts pour que les deux sources d’inspiration se croisent. Un camp scout en Arden sous la gestion des salafistes. A quelque chose un drame, car c’est de  cette base de départ que j’ai commencé à rêver et à cauchemarder aussi à partir de ce décor. Je recommande ainsi l’émersion pour entamer le travail, l’observation physique est authentique et ouvre l’appétit ».

Goergi Balabanov, écrivain et réalisateur: La manipulation par l’art noble :

«  Mon film, le dossier Pétrov est le rapport entre l’art et le pouvoir. Le théâtre est aussi cet art noble de la manipulation même s’il fait rêver le public, il a le même principe mais sans utilisé le pouvoir. L’idée générale de ce film, est ce qui se passe dans les coulisses d’un vrai théâtre politique dans les années 90 et dont les rôles en charge, ont permis de découvrir que la moitié de la population est informateur auprès des services secrets. Je me rappel cet homme qui m’a aidé à m’installer en France dans les années 80, un homme d’un ancien camp. Mon film pose justement les questions sur les raisons qui poussent justement les gens à faire cela ?, par qui ont-ils été manipulés ? Cet homme au fait, me présente alors son recruteur, un architecte devenu un officier des services secrets et à la tête du secteur du cinéma Bulgare. L’idée de mon film, est d’expliquer, à ma manière, comment ces gens là étaient engagés dans le système. Des gens qui m’ont notamment interrogé. Je me suis ainsi heurté à de jeunes informateurs, et ce fut le choc. L’idée d’utiliser le théâtre et autres secteurs, renseigne sur le fait, que les personnes visées et choisies doivent être intelligentes et dotées d’une grandeur d’esprit ».

Boukhalfa Amazit, scénariste et dialoguiste : Si l’art est l’affaire d’historiens, le scénariste a sa liberté et sa touche de fiction :

« Ils y’a deux choses sur lesquelles les algériens ne s’entendent pas : l’équipe nationale, et l’histoire. Pour eux, l’histoire est devenue un enjeu politique en l’absence de vérité. La guerre de libération nationale est une succession des faits, anecdotes et mémoires. Une telle utilisation de l’histoire est difficile pour un cinéaste. En 2001, nous avons entamé Ahmed Rachdi et moi, un documentaire fiction dur l’histoire du mouvement national. Nous avons travaillé et fait une reconstitution grâce à une multitude d’interviews puisés dans les archives de la télévision mais qui n’ont jamais été utilisés. Le film avait été bloqué en 2011, et n’est sorti que récemment à la télé et a été diffusée à une heure impossible. Les raisons ? C’est parce qu’on a politisé l’histoire de 1954 à 1962. Pour rappel, en novembre 2018, la photo des pères fondateurs, a été projetées à la grande poste à Alger centre mais en y ajoutant la photo du président. C’est ce que l’on appel fabriquer une histoire, d’où la difficulté de travailler sur un bio-pic. J’ai travaillé sur un bio-pic de Krim Belkacem, son rôle de négociateur dans les accords d’Evian. Il y’a seulement un seul livre qui parle de ce personnage et qui traite de son histoire, celui de Hamdani, mais sans connaitre les sources. Nous nous sommes ensuite rapprochés des gens qui l’avaient connu mais les avis différés. Alors nous avons essayé de deviner mais la vérité reste inexistence, les dossiers sont traficotés, il y’a des erreurs dans les archives d’histoire, et celui qui a donné et rédigé l’information demeure inconnu. Le film est une commande du ministère des Moudjahidines, mais malheureusement il fixe des limites sur les périodes du déroulement des faits. D’ailleurs, il aurait faillit négocier pour laisser une séquence d’une confrontation entre Krim Belkacem et Frantz-Fanon. Le pouvoir a les clefs du cordon de la bourse, donc il faut parler dans les limites du pouvoir. Pour la première fois en 1988, on a écrit avec Jean Claude Carrière, l’histoire d’un jeune maquisard algérien et un jeune appelé français. Il y a une séquence qui n’est jamais passée, même que le film a même disparu en France. Une copie existe à la télé algérienne mais ne passera pas. L’une des séquences met en avant un officier français qui accorde une minute à un algérien qui refuse e répondre à l’interrogatoire et qui par la suite, a été mis à terre. En France, ils refusent de croire que cela s’est passé ainsi. La partie algérienne allait arrêter toute collaboration la scène ne passait pas comme elle a été constituée. Et ce n’est qu’après le second voyage, qu’ils ont fini par accepter.                                          Lorsqu’on parle de guerre de 1954 à 1962, les français évoquent la guerre d’Algérie, contrairement à eux, les algériens parlent de guerre de libération nationale. Les français ont une notion géographique alors que pour nous c’est un appel historique. Quelque soit le pouvoir ou le bord sur lequel on se place, il y aura toujours des restrictions du fait historique. L’histoire avec un grand ‘H’ a toujours posé problème pour le pouvoir et non pas pour le scénariste. Raison pour laquelle, la vision de l’artiste reste importante.  Si l’art est l’affaire d’historiens, le scénariste a sa liberté et sa touche de fiction. Malheureusement, il n’y a pas suffisamment de personnes qui peuvent traduire en image, en raison de l’absence d’institut spécialisés dans la formation de scénaristes. Le scénario est au fait, ce squelette qu’on va habiller pour en faire un film, et qui peut devenir une œuvre grâce à l’écriture et à la vision. C’est dans ce concept, qu’on peut reconstituer sans travestir le fait historique particulièrement en l’absence de document. D’où la différence au fait, entre un documentaire et un documentaire-fiction ».

Ahmed Bejaoui, modérateur de la table ronde : l’imagination permet de faire de la fiction une histoire

« C’est aux jeunes qu’on adresse les idées et les réflexions sur le cinéma. D’où le thème de cette rencontre, qui est crucial particulièrement pour ceux qui ont vécu les après-indépendances et qui veulent élaborer un récit national pour légitimer un certains nombre de choses. D’ailleurs, dans l’élaboration d’un projet dans ce sens, le rapport entre l’espace et le temps donne une réelle sensation et permet à l’imagination de faire de la fiction une histoire. Dans un autre sens, les traumatismes dans l’histoire réveillent les mémoires permettant au scénariste d’attaquer son travail ».

Djallal Laarabi, collaborateur au Matin d’Algérie : La vraie histoire est inexistante 

« Pour travailler sur une histoire, il faut réellement s’émerger dans les lieux pour ne pas se perdre dans l’écrit. Il y’a des évènements avérés mais d’autres non. Il y’a beaucoup de choses qu’on devine mais l’histoire vrais c’est celle qui n’existe pas au fait. D’où l’énigme sur la façon de suggérer des thèses qui n’ont pas été proposées dans des scénarios et aboutir, techniquement, à suggérer mais sans trahir ».

Patrick Brunie, auteur réalisateur : « L’histoire est présente »  

« En Algérie, les scénarios sont partout. Le scénario de l’histoire est lié à l’argent et est rattaché notamment à des méthodes d’écriture. Dans ce débat, le scénario manque un peu de jeunesse. Ces jeunes dehors, vous raconte des scénarios et l’histoire se déroule au fait devant vous ».