Rachid Bouchareb, cinéaste : « En France, on n’est pas encore sorti de « Plus jamais ça! » » 12 décembre 2022

Le cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb est à Alger pour la projection en avant-première nationale de son dernier long métrage « Nos frangins », sorti en France le 7 décembre 2022. Le film a été projeté, vendredi 9 décembre, à la salle Ibn Zeydoun, à l’Office Riad El Feth, à la faveur du 11ème Festival international du cinéma d’Alger (FICA). Interview.

« Nos frangins » est le premier film de fiction à aborder l’affaire Malik Oussekine, cet étudiant d’origine algérienne, battu à mort par des policiers français dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986 à Paris. Votre film évoque aussi l’assassinat d’un autre jeune franco-algérien Abdel Benyahia, la même soirée. Pourquoi l’intérêt pour ces affaires aujourd’hui ?

Avant d’arriver à cette histoire, j’ai réalisé « Indigènes », en 2006, pour évoquer les grands-parents de garçons comme Abdel ou Malik, , puis « Hors la loi », en 2010, pour la guerre d’Algérie en France. « Nos frangins » est le troisième film.
C’est donc une trilogie ?Oui, sur cinquante ans d’histoire entre France et Algérie. J’ai donc fini mon projet immigration, seconde guerre mondiale, guerre d’Algérie et les enfants nés en France. J’ai réalisé les trois films que je voulais faire.

En plus de Malik Oussekine, votre film s’intéresse à une affaire, encore peu connue en France, celle de Abdel Benyahia, tué par un policier ivre à Pantin le 5 décembre 1986. 

Mon intérêt pour cette affaire remonte à vingt ou vingt-cinq ans. Personne en France n’a entendu parler de l’affaire Abdel. Aujourd’hui, même les journalistes français me disent qu’ils ne connaissaient pas cette affaire. Ils connaissent celle de Malik Oussekine mais pas d’Abdel Benyahia. Il était important pour moi de faire un film sur la nuit du 5 au 6 décembre 1986 sur les deux affaires.

Pourquoi l’affaire Abdel Benyahia a été étouffée ?

Je ne sais pas, je n’ai pas eu accès au dossier judiciaire. Je n’ai pas pu avoir d’informations. Cela faisait beaucoup d’évoquer la mort la même nuit de deux jeunes hommes du même âge et d’origine algérienne tués par des policiers. Il fallait bien cacher une affaire.

A quelle niveau cette question a été gérée puisque votre film suggère que c’était le cas ?

Oui, je pense qu’il y a eu gestion de cette affaire. Une décision a été prise quelque part pour retarder les annonces de la mort de Malik et d’Abdel et calmer les choses.

Dans les premières images du film vous montrez l’arrivée d’un cadavre à l’Institut médico-légal de Paris, mais qui n’est pas celui de Malik Oussekine. Pourquoi ce choix ?

Un mois avant le tournage, j’ai modifié les premières pages du scénario du film pour créer la confusion. L’arrivée d’un cadavre sans nom à la morgue, suivi d’un autre.


L’enquête policière montrée dans le film relève-t-elle du fictionnel ou est-elle basée sur des archives, des documents, des témoignages ?

Je n’ai pas eu accès aux archives de la police ou aux dossiers de la police des polices (Inspection générale de la Police nationale, IGPN) pour voir comment les deux affaires avaient été gérées à l’époque. Evidemment, tout cela devait être géré en fonds commun.

Avez-vous essayé d’avoir des informations en essayant de solliciter les familles ou les avocats ?

J’ai rencontré l’avocat de la famille d’Abdel. J’ai essayé de contacter l’avocat Georges Kiejman (de la famille Oussekine), je  n’ai pas eu de réponses. L’avocat de la famille Abdel devait me donner accès à un dossier mais c’était compliqué en raison de la crise de Covid-19 (entre 2019 et 2020). Dernièrement, j’ai rencontré un historien qui m’a confirmé qu’il n’a jamais pu accéder aux dossiers de la police pour pouvoir faire son travail sur les affaires Oussekine et Abdel.

Pourquoi le père d’Abdel (rôle interprété par Samir Guesmi) donnait l’impression dans le film de se laisser faire, de subir…

Il est digne, ne subit pas. Il comprend le schéma et connaît la musique de la police depuis longtemps. J’ai imaginé qu’il était présent lors des manifestations d’octobre 1961 (le 17 octobre 1961, la police menée par Maurice Papon a réprimé dans le sang une manifestation de nationalistes algériens à Paris).

Il est là, protège ses enfants. Sa stratégie est de gérer l’affaire en se mettant dans l’attente. L’histoire du film se déroule durant les deux ou trois nuits qui ont suivi les deux affaires. Durant ces trois nuits, c’était la période de l’attente. Les familles attendaient des réponses de la police. Ensuite, le père d’Abdel va manifester et protester. Cela est venu après. Je me suis attaché à un moment très court relatif aux affaires Oussekine et Abdel. Je n’évoque pas le procès. Le processus judiciaire a pris deux ans.

« Nos frangins » a aujourd’hui une résonance en France surtout après les violences policières constatées lors des manifestations des Gilets jaunes à partir de 2018. Le film est-il lié à cette actualité ?

Non. Le film était programmé pour être une suite « d’Indigènes  » et de « Hors la loi ». J’avais mon horloge. Malheureusement, les violences ont toujours existé. Depuis que je vis en France, je n’ai pas vu ces violences disparaître.

Les choses n’ont-elles pas changé par rapport aux migrants, aux français d’origine étrangère ?

Par rapport à ma vie en France, je ne trouve pas qu’il y ait un grand changement. Les gens qui ont vu le film « Nos frangins » et les archives qu’il contient m’ont dit qu’ils ont l’impression de vivre l’époque actuelle.

Le public qui vient voir le film est constitué surtout de ceux qui étaient étudiants en 1986 ou qui avaient participé aux manifestations contre les violences policières à l’époque et contre le projet de la loi sur la réforme des universités d’Alain Devaquet (ministre délégué chargé de l’Enseignement supérieur dans le gouvernement de Jacques Chirac). Parfois, les gens viennent voir le film avec leurs enfants pour leur montrer ce qu’ils ont vécu. Ils font le point aujourd’hui par rapport au grand slogan des manifestations de 1986, « Plus jamais ça ! ».

« Plus jamais ça ! », toujours actuel ?

En France, on n’est pas encore sorti de « Plus jamais ça! ». A l’époque, il y a eu au moins deux millions de manifestants dans les rues pour dénoncer la mort d’Oussekine et d’Abdel dans plusieurs villes en France. Ceux qui ont tué Malik n’ont pas passé une nuit en prison (Le brigadier-chef Jean Schmitt et le gardien de la paix Christophe Garcia ont été condamnés le 27 janvier 1990 à cinq et deux ans de prison avec sursis). Là, encore une fois, une injustice. Une injustice ressentie par les familles et les gens qui avaient manifesté.

Vous pensez que c’est une injustice qui n’a pas été réparée?

Non, parce que les policiers qui ont tué Malik Oussekine n’ont pas été condamnés à la prison. Dans l’affaire Oussekine, la justice n’a pas été rendue par rapport à l’ampleur du drame. Encore une fois, les familles continuent à combattre.

Parlez-nous du travail d’écriture puisque le scénario de « Nos frangins » est élaboré par vous même et par la romancière algérienne Kaouther Adimi ?

J’ai déjà eu une expérience avec Yasmina Khadra pour « La voie de l’ennemi » en 2014.  D’abord, on travaille beaucoup sur la documentation. Kaouthar Adimi le fait très bien. Moi, j’ai beaucoup d’images dans ma tête alors qu’elle est née à cette époque-là, en 1986 à Alger. Elle n’a pas eu toutes les images que j’avais déjà vu ayant vécu les événements. Kaouthar faisait la découverte de ces événements en fouillant dans les archives. Des archives qui ont servi au film. J’aime bien la qualité de romancière de Kaouther Adimi. Ce n’est pas une professionnelle du scénario, mais elle va le devenir très vite. Tout le monde a besoin d’expérience. Mais, cela n’a pas été un problème au niveau de l’écriture.

« Nous frangins » a été choisi pour représenter l’Algérie aux Oscars. Un commentaire ?

Je suis très content, cela me fait plaisir d’être reconnu de cette façon. J’espère qu’il ira au bout. La compétition des Oscars du meilleur film étranger est dure. Je l’ai déjà vécu plusieurs fois et j’ai eu la chance d’être nominé trois fois (pour « Hors la loi » en 2011 et « Poussières de vie » en 1995 notamment) mais je sais que c’est une compétition difficile. Je suis allé  plusieurs fois en compétition pour les Oscars, à Berlin et à Cannes au nom de l’Algérie.

Votre prochain film sera un documentaire…

Oui, mais cela prendra le temps qu’il faut. Le documentaire sera sur des femmes que j’ai rencontrées que je vais revoir peut-être l’année prochaine pour me parler de leurs vies. Le film sera terminé dans cinq ou dix ans, je ne sais pas encore. Là, pour une fois, je n’ai pas de pression. C’est moi seul qui filme, fait les choses. C’est un travail artisanal. Je suis un petit épicier quelque part qui pose toutes ses boites, qui arrange la boutique, j’ai le temps….

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