Projection du documentaire « Tilo Koto » 13 novembre 2019

 Le ‘’phénomène migratoire’’ raconté par ses victimes.

Film documentaire réalisé par Valérie Malek et Sophie Bachelier, « Tilo Koto » (sous le soleil), présenté mardi au public du FICA, a mis en avant l’histoire et le parcours d’un migrant, Yancouba Badji, venu de Casamance, et longtemps ‘’échoué’’ dans le sud Tunisien après quatre tentatives de passage vers l’Europe depuis la Libye. Le film, plein d’humanité dans son approche et également riche en enseignement sur les réalités du ‘’phénomène migratoire’’, détaille au travers des témoignages de Yancouba Badji et de ses ‘’compagnons de routes’’ les violences subies, les rackets des passeurs, les conditions de vie des migrants ou encore le racisme, malheureusement devenu ordinaire dans les pays du Maghreb. Documentaire qui apparait également comme un témoignage de l’échec des dirigeants africains à offrir les conditions d’un avenir meilleur à la jeunesse de tout un continent. La réalisatrice Valérie Malek, présente à Alger pour la présentation du film, nous précise en ce sens,  à l’issue de la projection, que Yancouba Badji a aujourd’hui créé son association, et milite pour les jeunes de son pays.

Entretien avec la réalisatrice Valérie Malek.

Vous présentez le documentaire « Tilo Koto », la parcours de Yancouba Badji et de ses ‘’compagnons de route’’. Pouvez-vous, s’il vous plait,  revenir sur la réalisation. Sur l’histoire du film.

« C’est un travail conjoint entre Sophie Bachelier et moi. Nous nous étions rencontrées en Tunisie lors d’un festival à Gabès, où nous nous somme liées d’amitié, elle avait travaillé sur le camp de réfugiés de Choucha dans le sud de la Tunisie, et moi-même j’avais réalisé un film sur le camp de Baqa à Amman (Jordanie) qui est l’un des plus grands camps de réfugiés Palestiniens (…) Plus tard, en 2017, le docteur Mongi Slim, directeur du Croissant Rouge Tunisien à Médenine, nous invite à recueillir les témoignages des personnes qui arrivaient de Libye et qui parlaient de plus en plus des horreurs qu’elles avaient vécues. Nous somme allées en Tunisie et c’est, petit à petit, en écoutant ces personnes, en prenant conscience des souffrances qu’elles avaient vécues, que l’idée du documentaire s’est imposée d’elle-même ».

L’un des aspects marquants du film, est sa capacité à aborder le phénomène migratoire en se concentrant sur les parcours de ceux qui ont été forcés au départ par la pauvreté. Cela met en avant l’échec des gouvernants africains. 

« Il y a, à mon sens, plusieurs raisons qui peuvent expliquer ce phénomène migratoire. Bien sûr la responsabilité des gouvernants, mais dans leur ensemble. Tout d’abord, avant d’être des ‘’migrants’’, il est presque impossible à ces personnes d’obtenir un visa ; au bout du troisième ou quatrième refus ils optent pour d’autres ‘’solutions’’. Et dans cette même idée, on ne peut pas reprocher à ces jeunes d’avoir envie de voyager, de découvrir le monde, d’avoir une vie meilleur. En Europe on incite nos jeunes à le faire ».

« Mais au-delà de ces raisons, ces jeunes nous ont aussi expliqué qu’ils partent pour subvenir aux besoins de leurs familles, fuir la misère, ou bien  encore la guerre. J’ajouterais également que les réseaux sociaux ont leur impacte dans cette situation. Bien sûr, ils ouvrent sur le monde, mais ils donnent aussi une image romancée de l’Europe, comme un paradis, un eldorado. Cela fait rêver des jeunes dans la pauvreté, leur fait croire qu’ils auront de bonnes conditions de vie, qu’ils gagneront de l’argent, beaucoup et facilement. La réalité est différente ».

Vous avez également mis en avant le rôle des passeurs qui rackettent les migrants tout au long du parcours, du Mali jusqu’en Libye.

« C’est un véritable business qui s’est très rapidement mis en place. Très récemment la presse rapportait que ce trafic d’êtres humains était estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Au même titre que le trafic de drogue ou la prostitution, ce ‘’phénomène migratoire’’ rapporte énormément à certains. Et il faut le dire, souvent avec la participation des dirigeants, pour qui le départ de cette jeunesse est aussi un moyen de se débarrasser des problèmes. Par ailleurs, les migrants qui arrivent en Europe, et transfèrent de l’argent au pays, payent à chaque fois une commission aux banques. Cela génère d’immenses profits ».

L’un des points marquants du film est la sobriété avec laquelle ils nous  racontent leurs parcours. On comprend pourtant qu’ils ont subi le racisme, et toutes les formes de violence.

« Cela a été l’une des grandes difficultés du tournage, nous étions là pour écouter ces personnes, mais nous avons aussi essayé d’accompagner (…) Souvent le simple fait de parler a été une sorte de libération, et il faut être présent avec eux, les aider à retrouver leur identité. Ils sont tous traumatisés, ont tous subi des violences. L’écrasante majorité des femmes ont été violées, le racisme a été pour eux systématique… et cela ne nous a pas été raconté par une seul personne, tous nous en ont parlé ».

Tout au long du documentaire Yancouba Badji s’exprime également au travers de la peinture, puis on le retrouve en Casamance, dans son village. Où en est-il aujourd’hui.

« Oui, la peinture a été une manière de raconter son expérience, d’adorer les moments douloureux. En fait, quand Yancouba Badji était arrivé au camp en Tunisie, il était resté quatre mois enfermé dans sa chambre, je pense que c’était par peur du regard des autres (…) mais aussi, après quatre tentatives de passage en mer depuis la Libye, il avait les yeux brulés par le soleil. Un jour il nous a spontanément demandé de la peinture, des toiles pour peindre. Les mots ne lui suffisaient pas ou ne lui convenaient pas. Aujourd’hui on est heureux pour lui, il a fondé une association, ‘’Tilo Koto’’- qui veut dire ‘’sous le soleil’’- grâce à des aides d’organismes et d’associations, notamment l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) après son retours dans son pays, ou encore la Fondation La Ferthé. Il raconte son histoire, milite pour la formation et fait également de la prévention auprès des jeunes en les informant des dangers des routes clandestines de migration ».