Ousmane William Mbaye « Mon film est un travail de mémoire » 4 décembre 2017

Le cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye a projeté lundi à la salle El Mougar, dans le cadre du 8ème Festival international du cinéma d’Alger « Kemtiyu, Cheikh Anta », un documentaire sur Cheikh Anta Diop, l’auteur du célèbre Nations nègres et culture. Dans l’interview, le réalisateur s’est prêté au jeu question-réponse.

Pourquoi un film sur Cheikh Anta Diop ?

Depuis une dizaine d’années, je travaille sur la mémoire. Je me suis dit, c’est à notre génération de le faire. Si on a raté ce film-là, nos enfants ne trouveront pas l’intérêt de le faire parce qu’ils ne le connaissent pas. Je me suis donc empressé de le faire. Mon film est un travail de mémoire. Je me suis dit : « trente ans après sa mort, ce n’est pas normal qu’il ne soit pas immortalisé pour les générations à venir. »

Est-ce que l’œuvre de Cheikh Anta Diop est enseignée au Sénégal ?

Cheikh Anta Diop n’est pas encore enseigné au Sénégal ni dans beaucoup d’autres pays d’Afrique. Parce qu’avec la politique de Senghor, ce dernier n’a jamais accepté que Cheikh Anta Diop enseigne à l’université. Aujourd’hui, il y a un mouvement qui est mis en place au Sénégal depuis la sortie de ce film, dont le but est de changer les programmes. Il travail de quelle façon pouvoir introduire la pensée de Cheikh Anta Diop dans l’enseignement sénégalais.

Quel enseignement peut-on tirer de ce film ?

L’enseignement qu’on peut tirer de ce documentaire, c’est que nous sommes tous frères.

Dans votre documentaire vous faites parler Alain Froment.

Le discours de Alain Froment qui est un scientifique et un chercheur travaillant au Musée de l’Homme à Paris. Il a rencontré Cheikh Anta Diop quand il était jeune. Il a fait de nombreuses conférences à travers le monde pour contrer les thèses de Cheikh Anta Diop. D’abord, je le remercie d’avoir participé à ce film en donnant son point de vue. Effectivement, en Occident, on n’accepte toujours pas les thèses de Cheikh Anta Diop. Et Alain Froment a osé l’assumer. Ce qui est navrant, c’est qu’il y a des africains, des universitaires qui sont contre les thèses de Cheikh Anta Diop et qui n’ont pas voulu être filmés. Ils n’ont pas voulu qu’on immortalise leur point de vue. Donc pour moi, ils n’assument pas leur point de vue. Parce que dans les salons, ils sont prêts à discuter trois heures de temps mais pas cinq minutes devant une caméra. C’est leur position et moi je respecte le principe documentaire. Même si je suis contre les thèses de Alain Froment.

Votre film dit simplement et clairement les choses.

Dans ce film, on dit quatre choses très simples : que l’origine de l’humanité est l’Afrique ; que la première civilisation dans le monde a vu le jour en Egypte, c’est la civilisation pharaonique ; que la civilisation égyptienne est une civilisation négro-africaine ; qu’il y a de cela des millénaire l’être humain était noir et qu’il y a eu, par la suite, des mutations. On dit aussi aux jeunes que la solution  pour voir l’Afrique se relever et progresser est l’éducation, la scolarisation. Il faut arriver à un niveau supérieur. Il faut aller à l’université. Il faut que l’Etat veille à cela. Il faut que les jeunes accèdent à la connaissance et au savoir.

L’Afrique doit œuvrer à changer les mentalités.  

Si ce n’est pas labellisé en Occident, elle n’a pas de valeur chez-nous en Afrique. Il faut avoir la reconnaissance du nord pour être fort chez-nous. Pour moi, la démarche est national, panafricaine. Mais le problème se trouve qu’au niveau de l’université, ceux qui forment nos jeunes universitaires, ont été formaté au nord. Nos manuels et nos études viennent du nord. Ce n’est pas une réflexion autochtone.

Il se trouve qu’aujourd’hui on reconnait que le berceau de l’humanité est l’Afrique.

Les mentalités ont effectivement commencé à changer. Depuis quelque temps, j’entends un slogan : « nous sommes tous africains ». Pour moi, c’est un concept nouveau. Il a fallu que j’aie des cheveux blancs pour entendre ça.

Votre documentaire l’avez-vous projeté en Egypte ?

On a beaucoup espéré de montrer le film en Egypte au festival de Louxor, malheureusement on n’a pas été sélectionné. Là, on cherche un autre créneau pour le projeter.

Y a-t-il une fondation portant le nom de Cheikh Anta Diop ?

Il y a au Sénégal une fondation Cheikh Anta Diop qui s’occupe de l’université. Le bureau de cette fondation est composé de militants de Cheikh Anta Diop. Tous les ans, il y a une exposition sur lui.

Propos recueillis par Yacine Idjer