Mosco Boucault réalisateur du documentaire « Corléone, le parrain des parrains » 10 novembre 2019

« La difficulté a consisté à obtenir les témoignages de l’intérieur de la mafia.. »

Résumé : « Toto Riina : un « tragediatore » (« homme qui sème la discorde » en sicilien) devient à 42 ans le chef absolu de la mafia sicilienne. Tommaso Buscetta : un « vaincu » de la guerre de mafia, qui veut se venger mais n’en a pas les moyens. Giovanni Falcone : un magistrat, qui convainc ce dernier de collaborer avec la justice pour instruire le premier procès de la mafia sicilienne et condamner Toto Riina à la perpétuité incompressible. Et qui y parvient. Une trame quasi shakespearienne autour de l’éternel conflit entre la soif de pouvoir et la vertu de la loi. ». Un film divisé en trois parties qui permet de montrer comment le magna de la mafia de la Costra Nostra  est parvenu à sa chute. Il est appuyé de témoignages d’archives mais aussi de personnes  qui l’on bien connu que ce soit de loin (magistrats)  ou de prés, comme les repentis..L’auteur de ce passionnant documentaire si bien fouillé a été présenté vendredi à la salle Ibn Zeydoun, dans la catégorie compétition.  Présent au festival, son auteur répond à nos  questions..

Le Fica : Tout d’abord comment parviens t-on à faire un film aussi difficile, qui d’autant plus évoque la mafia la plus dure qui a existé en Italie ?

Mosco Boucalt : Ce n’est pas vraiment un film difficile en ce sens que la mafia qui tuait autrefois ne tue plus aujourd’hui. Elle est dangereuse, sournoise, diffuse, menaçante mais elle n’est plus sanguinaire comme au temps de Salvatore Riina. La difficulté a consisté à obtenir les témoignages de l’intérieur de la mafia, c’est à dire des mafiosi aujourd’hui repentis qui ont été les tueurs de Riina. Comme j’ai fini par travailler seul, j’ai pu disposer de plus de temps que si j’avais travaillé avec une équipe et par conséquent attendre qu’on m’accorde les autorisations de rencontrer les repentis et de les enregistrer.

Cela vous a pris combien de temps d’investigation  (interviews, documents d’archives..) mais aussi pour la réalisation ?

J’ai mis 5 ans à faire ce film, c’est  le temps qui m’a été nécessaire pour m’imprégner du sujet, de ressentir la Sicile, de feuilleter les journaux de l’époque, consulter les archives photographiques de la police judiciaire et les archives filmées du bureau sicilien de la télévision italienne. J’ai tourné trop d’entretiens, étalés dans le temps et cela fut une erreur en ce sens qu’une fois tournés, il faut revoir les entretiens, plusieurs fois, effectuer une sélection des parties pertinentes, les ordonner et c’est un travail fastidieux. Une fois, les sélections faites, le montage a été assez rapide: je voulais raconter le film en commençant par la fin, l’arrestation de Riina, et ensuite remonter le temps pour reconstituer l’ascension sanguinaire de Riina de Corleone à Palerme, et ensuite sa chute.

Avez-vous trouvé des embûches  durant la réalisation de ce documentaire ?

Les embûches ont consisté à attendre les autorisations de rencontrer les repentis. Avoir la liberté de décider d’attendre ces autorisations. Comme j’ai été mon propre producteur je me suis accordé cette liberté et donc ce temps.

Et pourquoi avoir choisi d’aborder ce sujet très dangereux d’ailleurs ?

J’ai choisi ce sujet pour démonter un mythe que je portais en moi: le mythe du nom Corleone associé au personnage que Marlon Brando interprète dans le Parrain. La mafia réelle des années 70-80 n’a pas l’aura de Marlon Brando; c’est une secte sanguinaire qui a terrorisé la Sicile par l’assassinat notamment des représentants des institutions: magistrats, policiers, journalistes, hommes politiques. J’ai choisi ce sujet pour dénoncer la tartufferie de Toto Riina qui se présente comme une victime et celles des mafieux qui s’affublaient autrefois du titre « d’hommes d’honneur ». Ces hommes n’avaient  aucun honneur, ce n’étaient que des barbares. Ils sont redevenus des hommes une fois qu’ils ont choisi de quitter leur secte; et au lieu de tuer sans scrupules de devenir par exemple des pères…. avec des enfants qui ont opté pour la voie des études à l’université plutôt que celle de la mafia. C »est le cas du fils de l’homme qui a actionné la télécommande de l’attentat contre le juge Falcone aujourd’hui étudiant à l’université de Rome.

Votre film a  t-il été présenté dans votre pays et quelles ont été les réactions du public ?

Le film a été présenté en France sur la chaîne franco-allemande Arte le 27 août dernier. L’audience a été surprenante pour la chaîne: 960.000 téléspectateurs lors de la diffusion, 350.000 en replay.  La réaction du public a  été la sidération. Sidération de découvrir que Cosa Nostra n’a rien du prestige qu’on lui prête. Découvrir que dans les années 80-82 à Palerme la mafia commettait plus de 300 assassinats par an. Que la Sicile vivait sous la terreur d’un homme sans scrupules que ses adversaires avaient sous-estimé en l’appelant « le paysan bouseux de Corleone ».