Mila Turajlic réalisatrice de l’Envers d’une histoire 12 novembre 2019

 «  Je ne crois pas en l’engagement politique »

« Une porte condamnée dans un appartement de Belgrade révèle l’histoire d’une famille et d’un pays dans la tourmente. Tandis que la réalisatrice entame une conversation avec sa mère, le portrait intime cède la place à son parcours de révolutionnaire, à son combat contre les fantômes qui hantent la Serbie, dix ans après la révolution démocratique et la chute de Slobodan Milošević. » Est le synopsis de ce très beau documentaire de Mila Mila Turajlic qui décide de quitter son pays car elle ne croit plus en son avenir. Pour autant, elle laisse des traces solide, elle qui n’arrive pas à prendre la parole pour dire son manque de courage de sortir dans la rue et  crier sa rage. Elle le fera autrement en optant pour un autre genre d’outil : la caméra.  Présente à Alger, dans le cadre du Fica, elle est venue accompagner dimanche après-midi son film, en compétition officielle,  à la salle Ibn Zeydoun et répondre aux questions du public…

Pourriez-vous tout d’abord nous parler de la genèse du film ?

Dans cet appartement familial, divisé, j’ai essayé de raconter l’histoire du pays. Je me suis dit que cette porte comme cicatrice politique  à l’intérieur de l’espace privé  est un joli symbole  de ce qu’on a vécu,  et peut être, à travers ça,  je pouvais raconter toutes les divisions  qui définissent l’histoire de mon pays depuis un siècle.  C’est comme ça que j’ai commencé l’aventure.  Au final,  ce n’était pas l’histoire qu’on allait raconter par ce que je n’avais pas compté le facteur « maman » quand on a commencé. Je ne pensais pas qu’elle sera le personnage principal du film et elle, non plus. Ce fut une découverte pour elle quand elle a vu la version finale, le fait qu’elle racontait beaucoup plus son histoire qu’elle ne se l’imaginait. Ce fut un long moment de travail et de réflexion autour du film  pour arriver à ce résultat.

Vous souligner l’étrangeté du militantisme de votre mère et vous le dites dans votre film..

Je ne trouve pas du tout que c’est bizarre. C’est ma mère et elle fait ça. Je suis arrivée à un âge où j’ai commencé à la regarder avec les yeux d’un adulte. Pour la première fois je l’a regardais en tant que telle et pas comme une  fille. J’ai compris qu’elle avait fait le choix de prendre la parole. Descendre dans la rue c’était un choix. Je vous avoue que je n’arrivais pas à comprendre d’où  ça venait. Qu’est ce qui la poussait à prendre la parole en public ?  L’idée que je creuse dans le film, et,  je pense que vous la sentez en tant que spectateurs,  est que je n’arrive pas à saisir d’où ça vient. D’où vient ce courage et cette conviction  ? Et si je creuse autant c’est par ce que je ne trouve pas cela en moi. Je suis face au dilemme de partir et quand ma mère,  à la fin du film, renverse les rôles en soulignant que c’est à ma génération de prendre la parole, c’était par ce que nous étions toutes les deux invitées à  parler à lors d’une  manifestation  et elle a  accepté et moi j’ai refusé. Elle était très déçue. Faire ce film  pour moi, c’est faire  un aveu,  un mea-culpa à mon pays, à ma mère et peut être à moi-même.. Je reconnais ne pas porter ce courage là  de faire ce qu’elle a fait.

Pourquoi cette révolution a-t-elle échoué à votre avis ?

Je peux vous répondre en tant qu’une personne  qui était étudiante en ce temps là. L’exaltation dans la, rue était à son paroxysme  car après dix ans  de lutte, on croyait qu’on avait l’opportunité de  créer la démocratie dans notre pays. Je reconnais ce même enthousiasme  ici en Algérie.  Je sens la même énergie. Mais moi je regarde cela avec un œil cynique et désillusionné. La leçon que j’ai apprise à 21 ans,  durant notre révolution,  est que c’est une chose de faire chuter un régime  et c’est tout à fait autre chose que de se mettre d’accord sur le genre de pays qu’on veut construire après. Nous avons réussi à un moment à réunir  une masse critique qui était  contre le système actuel en Serbie, mais cela ne voulait pas dire qu’on rêvait tous du même pays. Le lendemain de la révolution  le problème commence. Par ce que le projet n’est pas claire. Etre un  combattant et  un résistant est  une position assez pure, moralement. Elle est plutôt  facile. Etre engagé dans la construction d’un système politique est une position qui demande des compris, des choses dont je ne suis pas prête à faire. Voir nos résistants devenir des dirigeants,  c’et d’une manière rationnelle, être  obligé de faire des compris avec  l’état pour avancer. C’est à partir de ce moment là où j’ai perdu ma foi politique. J’ai perdu confiance dans l’idée que c’est à travers  l’engagement politique qu’on peut changer le monde. J’avais 21 ans à l’époque.  J’étais déçu par les résultats, c’est ça  qui m’a emmené à chercher  un autre langage.  Jusque là j’étais étudiante en science politique. Je cherchais à suivre un peu le parcours de ma mère. ..Après la révolution, j’ai tout quitté et le cinéma documentaire m’a trouvé. J’ai trouvé un autre langage de communication avec le monde autour et   auquel je crois.

Votre  film se passe dans la majeure partie dans une sorte de confinement à l’intérieur de cet appartement. Pourquoi ?

D’emblée le concept du film était  qu’on ne sorte jamais de l’appartement pour que ce dernier  devienne la métropole du pays.  Il faillait qu’on ait un dispositif  cinématographique  au cœur du film.  Et vu que l’appartement se trouve au centre  de Belgrade,   les choses que je filme par la fenêtre sont  des images de la Serbie d’aujourd’hui. Le policer qui n’arrive pas à gérer la situation dans le carrefour, l’homme qui n’est attaché à rien etc Vous donne une très bonne idée de la Serbie d’aujourd’hui…