Entretien avec Merzak Allouache, réalisateur 9 décembre 2022

« Lorsque nous réalisons un film, il y a toujours de l’engagement »

Président du jury long-métrage fiction du 11ème Festival International du Cinéma d’Alger, le cinéaste Merzak Allouache revient, dans cet entretien, sur son rapport à l’engagement dans le 7e art.

Vos films ont toujours reflété la société algérienne et sa jeunesse. Que vous inspire l’engagement dans le cinéma ?

Merzak Allouache : Je ne sais pas ce que cela signifie de tourner un film engagé ! Je pense que lorsque nous réalisons un film – sauf le commercial – il y a toujours de l’engagement. Cela ne veut pas dire que le film est un tract politique, mais il y a un engagement quand nous prenons partie en racontant une histoire. Dans mes films, je raconte des histoires ou j’essaie de parler de cette société, et ce, même si je suis éloigné : je reviens, j’écoute, je regarde et je raconte des histoires.

Dans les productions actuelles, l’engagement est-il similaire à celui que l’on retrouve dans les films des années 70 ?

Je n’ai jamais tourné les mêmes films, mais nous retrouvons peut-être un fil conducteur parce que les films sont plus ou moins liés à la période à laquelle ils sont réalisés, c’est-à-dire, un film qui parle de terrorisme je ne peux le réaliser en 1988, car en 88, je réalise des images sur les émeutes du 5 octobre. J’essaie d’être dans la situation présente ! Je n’ai pas encore vu tous les films sélectionnés au festival, mais ceux que j’ai eu l’occasion de voir, reflètent l’engagement des cinéastes.

Ces cinéastes sont-ils dans une démarche de militantisme ou seulement une action spontanée pour raconter leur société ?

Nous ne racontons pas une société, car dans une société il y a des choses très diverses qui se passent. Nous racontons quelque chose qui a un rapport avec ce qui se passe dans une société précise. En Europe, il y a le phénomène d’émigration clandestine ; du rejet des étrangers ; de la montée de l’extrême droite ; les changements climatiques… Aujourd’hui, un cinéaste français ou allemand qui racontera une histoire d’amour, son film n’est pas engagé ! En revanche, au milieu de ces histoires il y a d’autres histoires qui sont racontées à travers certains films qui nous montrent ce qui se passe dans la société où ils sont tournés.

Pensez-vous que les plateformes de streaming, qui offrent aux consommateurs un programme plutôt commercial et divertissant, représentent un « danger » pour les films qui donnent à réfléchir ?

Avant la pandémie, je me rappelle que pour la présentation de mes films en Europe, je me retrouvais dans les salles avec un public du 3ème âge, et les directeurs de salles me disaient qu’avec les nouvelles méthodes de divertissement (téléphone, plateformes…), les jeunes n’allaient plus au cinéma ! Certes ces jeunes se rendent encore au cinéma, mais pour regarder certains films américains plutôt violents, et non pas pour découvrir des films qui racontent des histoires. Alors, je me retrouvais avec ce public d’« anciens » et le covid l’a brisé, car ce public ne va plus au cinéma, de peur d’être confronté au virus qui rode encore. Et les grandes compagnies de cinéma français ne tiennent pas compte de cela, et remettent en question la qualité des films. En fait, ils ne veulent pas des films comme « Merci patron », mais des productions divertissantes.

A votre avis, l’art se doit-il d’être engagé ?

A mon avis, quand nous travaillons dans le domaine artistique qu’il soit dans la peinture, le théâtre ou la musique, nous devons avoir une liberté de création et la liberté de raconter ce que l’on veut raconter ! J’ai vécu des périodes où nous étions sous le parti unique, mais il y avait une thématique très large, c’est-à-dire, nous pouvions tourner des films sur le problème agraire, la paysannerie ; des comédies ; sur la guerre de libération ; des films sociaux… Sur cette thématique donc élargie, j’ai l’impression qu’elle rétrécit. Certes, je ne suis pas dans l’actualité des scénarii écrits par les jeunes réalisateurs, mais je sais qu’il y a beaucoup de scénarii qui ont été déposés, qui certainement traitent de thématiques différentes.

« La famille » est votre dernière fiction. Avez-vous d’autres films en cours de préparation ?

Oui, je viens de finir un film. Je travaille avec de petits moyens. D’ailleurs, pour « La famille », je n’ai pas eu d’aide, je l’ai tourné comme j’ai pu avec les moyens que j’avais et j’attends toujours de l’aide, car c’est un film qui a été déposé. Durant le covid, j’ai écrit un scénario que je viens de tourner aussi avec mes propres moyens. C’est un film réalisé avec quelques acteurs, une équipe légère et qui a pris douze jours de tournage.