Alice Cherki- Psychiatre et psychanalyste : « La pensée de Fanon nous aide à résister » 4 décembre 2017

 » Fanon a passé trois ans en Algérie. Il a passé plus de temps en Tunisie qu’en Algérie.  Ila été nommé médecin au service de psychiatrie de l’hôpital de Blida. Il y est resté jusqu’à décembre 1956

Ces trois années ont été déterminantes  pour la révolution psychiatrique de l’hôpital  mais aussi pour sa participation à la guerre de libération de l’Algérie dans laquelle il a été un acteur majeur par ses actes et par ses écris. Il a crée le service de l’hôpital du jour en Tunis dans les années  1959. Il a écrit un nombre importants d’articles  sur El Moudjahid. Il est parti aux frontières de Sidi trad  pour s’occuper des blessés et des civiles. Il a été nommé ambassadeur itinérant du GPRA  dans l’ensemble de l’Afrique  Noire.  Si la biographie de Frantz  Fanon est connue, j’aborderai, aujourd’hui, l’actualité de Frantz Fanon. Je vais, donc, aborder quelques  thèmes  liés la conception de Fanon liés à  la culture, à  de l’identité, aux conséquences de la faillite des systèmes sociaux.  Je lèverai, également, le voile sur les conséquences des traumatises de guerre et  du silence sur ces traumatismes de guerre de générations en générations.

Il est important de souligner que la pensée de Fanon nous aide à résister  aux aléas du temps présent .Avec cette anticipation qui fût la sienne, Fanon disait que l’homme  est le bien le plus précieux.  Sa force anticipatrice était  liée à sa formation de psychiatre. Il a toujours lié l’aliénation de l’homme comme sujet individuel culturel et politique. Il a montré  comment l’écrasement politique, l’exclusion de la cité, la  rigidification de la culture et les traumatismes de guerre  affectent au plus profond non seulement la liberté de chacun mais  aussi son psychisme de génération en génération.  Cette pensée nous aide à résister à notre époque où les formes nouvelles de domination ne cessent d’entrainer politique sécuritaire, creusement des inégalités entre riches et pauvres, éthniciation des conflits, régression  culturelle, et ajustements des individus.

Dans un premier temps j’aborderai la culture et l’identité.   Faire revivre la résistance de Fanon à la lumière de la conception, souvent oubliée de Fanon, de la culture comme mutation sociale vers un nouvel universalisme.

Des citations de  Fanon permettent d’éclairer la position  qu’il avait sur le rapport à l’autre. Position très éloignée des repris identitaires fondés sur une identité unique avec une culture inaltérée et une origine unique. Il nous rappelle la nécessité de la réciprocité des cultures y compris avec celle de l’ancien oppresseur pour aller vers un nouvel universalisme non pas celui du 19 éme siècle, conféré à l’Europe la suprématie  de universelle. Pour Fanon une culture est toujours en mouvement. Et cette culture en mouvement est toujours altérée. Cette altération même réside dans  la possibilité d’identification plurielle. Elle ne repose pas sur  le  fantasme d’une origine pure. Une origine originelle qui fait, rappelons le  nid du racisme et de tous les intégrismes.  Il lui importait de repérer l’impasse de  la culture  dans le cadre de la domination coloniale, la régidification de la culture ancestrale entre tradition stéréotypée  avec l’acquisition forcenée de celle de l’occupant  mais où toutes luttes sont des impasses.  Cette culture toujours en mouvement ne s’appuie pas sur le rejet de l’autre dans un reflexe identitaire.  Cette culture accompagne aussi le mouvement de la nation. Une nation qui ne cesse de se construire pour faire  du sens commun un nom commun, à partir des différences et non pas la soumission volontaire.

Libération est le  maitre mot qui traverse toute l’œuvre  de Fanon. Libération des peuples, des sociétés, des individus, des sujets homme et femmes. C’était ses soucis d’homme, sa quête et le ferment de sa pensée. Libération suppose les conditions et la désaliénation de la décolonisation de l’être.

Depuis la disparition de Fanon, les guerres n’ont pas cessé  dans le monde.   Fanon avait ouvert la voie en découvrant les troubles psychiques, caractériels devant s’exercer sur soi -même,  sur l’autre ou encore sur la dépersonnalisation aussi bien chez  les torturés, disait-il, que sur les tortionnaires. En outre, il avait pressenti les conséquences psychiques sur plusieurs générations.

Pourquoi enseigner aujourd’hui ? Parce qu’il est un penseur engagé mais aussi un écrivain avec un style singulier poétique, proche du corps. Son actualité particulièrement marquante aujourd’hui, concernant tous les effets de l’aliénation. Au delà de son parcours, il s’agit  de transmettre, ne serait ce que par fragments  son œuvre textuel. Bien sur cela  n’est évident pas. Cela dépend de l’âge des enseignés.  Même à l’université je pense que cela pourrait faire partie d’un patrimoine de pensée qui permettrait aux générations actuelles de réfléchir non seulement sur la signification du racisme mais  sur ces effets et  ses conséquences pour leur propre devenir.

Manthia Diawara. Ecrivain et professeur malien, vivant aux Etats-Unis

Je vais axer mon intervention sur la présence de Fanon dans la pensée américaine. On enseigne Fanon à l’université aux Etas-Unis. Cela fait  plus de trente ans que j’enseigne  Fanon dans trois universités américaines, en Californie, à Philadelphie et à New York. On enseigne le cinéma africain et Fanon et la littérature africaine et Fanon. Et maintenant je donne des séminaires  sur Frantz Fanon.  Pendant ces trente ans  d’enseignement, ce sont mes cours les plus populaires. De plus en plus on commence à parler de Fanon comme poète. Je suis installé aux Etats Unis depuis 1973. Mon premier cours aux Etats Unis était axé sur  « Introduction aux études noires  m’a permis de rencontrer Fanon.  Je  pense que Frantz Fanon est le maitre à penser de la Black Panthère aux Etats Unis. Entre 1968 et 1969, on demandait à tous les  jeunes de  19 ans, voulant intégrer le Black Panthère de lire le livre  » Les damnés de la terre  » de Frantz Fanon. On se souvient que 1956 au  Congrès des écrivains et artistes noirs, Césaire et Fanon avaient définis les Etats Unis d’Amérique racistes  et négationniste. Pour eux tous les colonisés dans toutes ces situations différentes  d’oppression  vivaient dans des  cultures momifiées, agonisantes qui définissait l’homme sans l’appeler.

Par ailleurs  » Les damnés de la terre »   en promulguant la violence comme  outils de décolonisation permettait, ainsi, aux  blacks Panthères de  théoriser les nouvelles cultures révolutionnaires et nationalistes.

Pour mieux apprécier l’influence de Fanon aux Etats Unis, il faut  partir des rues d’Oakland  vers la Californie pour rentrer dans l’académie. Les premiers départements des blacks furent créer en 1 969 à San Francisco.  Les étudiants poussés par les militants du Black Panthère prirent d’assaut  les bâtiments de l’administration.

Pour moi  l’ouvrage de référence  »  Peau noire, masques blancs  » de Fanon était à la base de toutes les définitions du racisme discriminatoire, culturelle et institutionnelle. On prenait à la lettre le  mot  clé du concept psychiatrique de Fanon tels que l’Etat abandonnique, l’amputation,  la  castration psychologique et la phase du miroir.

Pourtant Fanon nous avait bien prévenus dans ce livre que son analyse ne valait que pour les blancs et les noirs qui souffraient de  complexes de supériorités et d’infériorité. Malheureusement il ne sera pas entendu par ses critiques. Et je pense qu’aujourd’hui on applique Fanon  à toutes les populations.

Fanon serait  d’accord avec nous.  Il s’adressait  à une épidémie de complexes de supériorité et d’infériorité, de mystificateurs et de mystifiés  qui s’étaient répandus dans le monde occidental dont il fallait trouver une lecture.

Je pense que la pensée de Fanon est présente dans le mouvement américain actuel. La vie des Noirs compte aussi. Toutes  les vies comptent. Un message qui a de la résonnance avec un Donald Trump à la présidence américaine et dont le récent tweet, relayant un tweet xénophobe, ne fait que démontrer que la pensée de Fanon et son analyse sont d’une grande actualité.

Olivier Fanon

 » Je vais parler de moi et de l’actualité de  Fanon en Algérie. Fanon dans  les années 70 était enseigné, non seulement à l’université mais également au lycée. Il y avait des modules à l’université et des questions sur Frantz Fanon au  baccalauréat. Jai fait des études primaires et secondaires en Algérie. Donc je suis le produit du lycée algérien.  Aujourd’hui, on a l’impression de se réapproprier Fanon  parce que Fanon nous a été capté et pris par d’autres pays qui ont compris son importance. En Algérie, Fanon est diaphane. Je refuse d’aborder Fanon comme une icône figée. On ne peut pas lire  » Les Damnés de la terre  » est passé, par la suite, une bonne nuit. J’ai toujours dis à nos amis antillais que Fanon vous appartient. Fanon est de dimension internationale.

Je n’ai de leçons à recevoir de personnes mais je me sens quelque part interpeller  lorsqu’on parle de mon père lors de colloque officiel. Mais je dirai après qu’est ce qu’on fait. J’ai le souvenir  qu’avec Alice et des amis  nous voulions créer une association portant le nom de mon  défunt père Frantz  Fanon.  Nous avions déposé les statuts.  Nous avions voulu que ce soit une association nationale. Les quarante huit wilayas étaient représentées.  Cela s’est passé en 2013 à la bibliothèque nationale d’El Hamma. Il y avait la présence de l’avocat. L’association n’a jamais vu le jour. Nous  sommes  en décembre 2017. Il n’y a pas d’association Frantz Fanon en Algérie. Qu’on m’explique pourquoi ?  Je n’ai jamais eu d’interlocuteur.  Je profite de cette tribune pour faire  passer le  message. Il y a une université portant le nom de Fanon à Boston.  Il y a des associations un peu partout dans le monde sauf en Algérie. J’ai un nom qui prête à confusion. C’est pour cela qu’aujourd’hui je veux passer à l’étape supérieure. Que  Fanon soit chez lui en Algérie. Il est enterré en Algérie et ma mère est enterrée au cimetière d’El Kettar à Alger. Qu’est ce qu’on veut de plus ?

Abdenour Zahzah, réalisateur algérien

 »  Je vais parler de ma rencontre avec Frantz Fanon en 1998 quand je travaillais à la cinémathèque de Blida. On reçoit un  film anglais sur Frantz Fanon. Je  voulais montrer ce film à la cinémathèque et je me suis dis que cela pouvait intéresser les gens  qui travaillent à l’hôpital de Frantz Fanon.  Je  descends à l’hôpital psychiatrique de Blida  et je rencontre le professeur  Bachir Ridouh  qui me dis le film on va le montrer mais laisser-nous votre numéro de téléphone pour  vous rappeler dans trois mois. Trois mois plus tard il appelle la cinémathèque et me donne rendez-vous à 18h.  Je  vais au rendez-vous fixé dans son  bureau  où il y avait une vingtaine de personnes âgées. Ridouh me dit que toutes ses personnes avaient travaillé avec Fanon. C était des infirmiers et des aides soignants.  Fanon que je connaissais à travers   » Les Damnés de la Terre « , j’ai senti son l’odeur à travers  ces gens qui  racontaient des anecdotes. A les entendre parler, je me disais que c’était mieux que le film anglais. Ridouh me dit que ces gens étaient présents car il préparait un colloque sur Frantz Fanon qui se tiendra en novembre 1998. Il m’a invité à assister à ce colloque. Rapidement, j’ai demandé à Ridouh de faire un film. Il me dit d’accord mais pas sans lui.  On fait le colloque et  je décide  de filmer uniquement  les gens qui ont connu Fanon.  Trois mois plus tard,  la moitié des infirmiers étaient morts. Autre personne importante que j’ai rencontré, c’est l’homme politique  M’Hamed Yazid qui était très proche de Fanon. C’était une très belle rencontre. Je suis allée chez lui et j’ai filmé durant trois heures. Arrivé à la salle de montage, nous n’avons pas trouvé de son. On a pu récupérer  seulement trois minutes sur trois heures. Trois minutes importantes où M’Hamed Yazid me révèle que c’est grâce à Fanon que le Congo  est devenu indépendant.  L’autre  personne dont j’ai été fière de rencontrer est  François Maspero. Comme je n’ai pas eu de visa, François Maspero est venu à Blida pour le tournage du film. En somme, Frantz Fanon est un homme d’action. Je veux raconter Fanon qu’à Blida.  C’est un film en gestation  qui demande  des moyens.