Ahmed Bedjaoui, directeur artistique du FICA : « Il y a aujourd’hui nécessité de faire un état des lieux du patrimoine filmique algérien » 7 décembre 2022

L’universitaire et critique Ahmed Bedjaoui est directeur artistique du Festival international du cinéma d’Alger (FICA) qui se déroule jusqu’au 10 décembre 2022.

24H Algérie: le Festival international du cinéma d’Alger est de retour. Comment s’est faite la sélection et la programmation des films ?

Ahmed Bedjaoui: Nous avions préparé l’édition de 2020 du festival. Elle ne s’est pas tenue au dernier moment mais nous avons gardé quelques films sélectionnés à l’époque. Nous les avons ajoutés à la sélection que nous avons faite depuis janvier 2022. Zahia Yahia et moi-même visionnons des centaines de films pendant des mois, parfois cinq films par jour. C’est un travail énorme. Face au volume de sélection, nous avons multiplié les points de projection des films, cinq au lieu de trois. Il s’agit du Palais de la culture Moufdi Zakaria, de la cinémathèque d’Alger, des salles Ibn Zeydoun, Cosmos et Frantz Fanon à l’Office Riad El Feth.
Nous avons prévus six focus (Découverte, femmes, environnement, mémoire et résistance, retrouvailles et 60ème anniversaire de l’indépendance) et trois master class.

Qu’en est-il de la compétition des longs métrages ?

Tous les films que nous ne pouvions pas faire dans la compétition sont dans les focus. Nous avons retenu un seul film algérien pour laisser la place aux autres continents parce que le festival a une dimension internationale. Il s’agit du long métrage « Argu » (rêve) de Omar Belkacemi en tamazight. Nous introduisons donc pour la première fois un film algérien dans la deuxième langue nationale. C’est un long métrage nouveau basé sur un petit budget. Le message est que le budget ne fait pas le grand film, c’est d’abord la qualité, le talent et l’innovation. « Argu » est très innovant.

Le festival célèbre le 60 ème anniversaire de l’indépendance…

Oui. Au lieu de montrer les films algériens, nous avons choisi des films étrangers qui évoquent la guerre de libération nationale, le regard des autres. Dans le focus femmes, des films tels que « Leur Algérie », « A Mansourah, tu nous a séparés » seront projetés. Nous nous intéressons aussi à la question de l’environnement avec la projection d’une série de courts-métrages britanniques. En dehors de la cause palestinienne, qui est au coeur de nos préoccupations, nous continuons de développer la notion d’engagement dans le domaine humain, de la défense des minorités, etc

Vous avez décidé de programmer en hors compétition le dernier film de Rachid Bouchareb, « Nos frangins », sur l’affaire Malik Oussekine…

« Nos frangins » va concourir pour l’Algérie aux Oscars. Au programme aussi, le long métrage français « Saint Omer » d’Alice Diop qui est aussi dans la course pour les Oscars. Nous avons choisi ce film parce que le contenu est très africain. « The last Queen » d’Adila Bendimerad et Damien Ounouri sera projeté lors de la clôture du festival. Nous avons sept films algériens en première vision dont « La famille » de Merzak Allouache. Considérant les difficultés que connaît le film algérien, nous avons ouvert plus de fenêtres pour ce film mais nous ne pouvons pas prendre toutes les productions. Je regrette l’arrêt du festival du film arabe d’Oran et le festival d’Annaba du film méditerranéen. Deux espaces où les films algériens pouvaient s’exprimer. Je milite pour le retour de ces deux festivals et la multiplication des lieux de projection.

Quid du cinéma arabe ?

En ouverture, le film syro-palestinien « El gharib » a été projeté. Au programme aussi, « 200 mètres » film palestinien de Ameen Nayfeh. Un hommage sera rendu au cinéma palestinien à travers Shashat (écrans), une association dirigée par Alia Raghousli et qui organise des ateliers pour des jeunes femmes cinéastes afin de réaliser des courts métrages (à Ramallah). Nous avons fait un appel sur internet pour des candidatures et nous avons sollicité nous mêmes d’autres films, longs et courts métrages et documentaires, pour qu’ils soient dans la sélection.

Un focus a été consacré à la réhabilitation et à la sauvegarde des films. Certains pensaient que ces films avaient disparu…

Il n’y a qu’à citer le film de Ghaouti Bendedouche, « Archie Sheep chez les Touaregs », rebaptisé « We came back » (nous sommes revenus). Le négatif de ce film a disparu. Nous pensions qu’il n’existe aucune copie positive. C’est grâce à Eric Dubois, expert de l’Institut national français de l’audiovisuel (INA), qu’une copie positive a éte retrouvée en France. Cet expert des laboratoires de cinéma est un fin limier. Il a trouvé la copie dans la cinémathèque française après de longues recherches dans son stock. Il y avait une confusion entre les deux titres « Archie Sheep chez les Touaregs » et « We came back » alors qu’il s’agissait d’un seul film. L’INA s’est chargé de la restauration et de la numérisation du film sans que cela nous coûte un sou.

« Troncs de figuiers » de l’italien Ennio Lorenzini a également été restauré en Italie

« Troncs de figuiers » ou « Mains libres » est un documentaire important. C’est le premier film en couleur algérien. Et c’est le premier film produit par Casbah Films. « Troncs de figuiers » est une appellation méprisante adoptée par les colons français pour qualifier les algériens qui, selon eux, ne bougeaient pas.

Le documentaire a un autre titre, « Mains libres » parce que le réalisateur a évoqué la résistance du peuple algérien et les défis qu’attendaient l’Algérie après son indépendance. Il a notamment appelé à associer les femmes au développement et la population du sud au partage de richesse et la participation des citoyens au choix politique à travers le vote. Avoir les mains libres pour désigner et voter pour ses représentants, le défi démocratiques. Des défis qui n’avaient plus à certains…

Le documentaire « Troncs de figuiers » devait accompagner « La Bataille d’Alger » de Gillo Pontecorvo en 1964…

C’est vrai. J’ai trouvé une copie de 26 minutes de « Troncs de figuiers » à la cinémathèque d’Alger. Luca Peretti, chercheur italien à la Warwick university en Grande Bretagne, m’a dit que la copie originale était de 54 minutes. Donc, probablement, c’est la copie réduite et censurée qui existe à la cinémathèque d’Alger. Les défis évoqués dans la copie ont été « supprimés » pour que le film apparaît comme une œuvre de glorification.

Ennio Lorenzini a évoqué des problèmes qui sont repris aujourd’hui officiellement par l’Etat algérien, l’égalité entre hommes et femmes, la démocratisation, etc. Une copie positive de « Troncs de figuiers » a été trouvée en Italie, chez Aamod (Archivio Audiovisivo del Movimento Operaio e Democratico), une fondation chargée de la sauvegarde du patrimoine audiovisuel du Mouvement ouvrier italien. Ennio Lorenzini  faisait partie du réseau communiste des cinéastes italiens. J’ai écrit un article sur ce film dans un annuaire qui vient d’être édité par Aamod. « Troncs de figuiers » a été restauré par la Fondazione Cineteca di Bologna ( un des principaux centres mondiaux de restauration de films). Et, je peux vous dire que la restauration coûte cher. C’est beaucoup et très peu.

Pourquoi ?

Il faut s’intéresser à tous les autres films comme celui d’Assia Djebar, « La nouba des femmes du mont Chenoua » (1977). Nous n’avons pas une copie propre de ce film. C’est un chef d’oeuvre qui a eu un prix au festival de Venise. Il y a aussi le film de Brahim Tsaki, « Histoire d’une rencontre » (1983), celui de Azzeddine Meddour « Combien je vous aime » (1985). Ces films existant en copie positive sont dans un état déplorable. Ils doivent être restaurés image par image. Il y a aujourd’hui nécessité de faire un état des lieux du patrimoine filmique algérien. Il y a des priorités. Des films sont menacés de disparition.

24hdz