11e FICA Al Gharib ou l’élégance du désespoir 7 décembre 2022

Premier long-métrage du réalisateur syrien Ameer Fakher-Eddine, Al Gharib (L’étranger) vous saisit aux yeux dès les premiers plans. Un choix heureux pour l’ouverture de cette 11e édition du Festival international du cinéma d’Alger (FICA) dédié au film engagé.

«J’exige de la vie de me donner ce qu’elle ne peut s’offrir elle-même». C’est avec ce vers tonitruant d’El Mutanabbi que commence le film d’ouverture du FICA, premier long-métrage du jeune réalisateur syrien Ameer Fakher-Eddine qui s’insinue dans les terres mélancoliques du Golan occupé pour en extraire une substance cinématographique d’une rare densité.
Surnommé «l’occupation oubliée», le plateau du Golan annexé par Israël depuis 1967 est également un territoire cinématographique dédaigné. À 31 ans, Ameer Fakher-Eddine, originaire de la région, décide d’y braquer sa caméra. Il choisit d’amalgamer les blessures intimes avec les plaies de la terre qu’il filme d’ailleurs abondamment, amoureusement.
Taciturne, lent et vaporeux, le film erre à l’instar de son personnage, Adnane (Achraf Barhoum), médecin diplômé de Moscou qui, privé d’agrément au Golan, passe son temps à boire et à déambuler en ombre titubante sur des chemins humides ponctués de barrages militaires israéliens. De l’autre côté de l’écran, une ferme décharnée tient à peine au milieu de la brume, où un groupe de personnages bibliques se passe le relais au chevet d’une vache malade. Il y a l’ennui, massif, envahissant, mais surtout l’épaisse solitude de ces humanités claquemurées dans le silence et la vanité de l’existence.
Ameer ne filme pas seulement ce microcosme suspendu entre ciel incolore et terre triste. Il le compose en symphonie élégiaque oscillant avec les plus infimes nervures du sol ; il le peint en tableaux crépusculaires aux oscillations minérales où la naissance d’une crue d’oued devient un film en soi ; il le danse en mouvements gracieux et tragiques qui donnent à l’errance la pesanteur étouffante d’un exil en son propre pays ; il l’écrit enfin comme autant de poèmes fragmentés qui chuchotent l’intranquillité des âmes lucides…
Les atmosphères de Ameer Fakher-Eddine sont tellement parlantes par leur densité et leur pouvoir d’imprégnation du spectateur, que la rareté des dialogues devient une évidence, tout comme la frugalité narrative où, à l’image de ces lieux atones, rien ne vient bousculer la lente agonie du vivant. Pas même ce soldat syrien touché par une balle que Adnane décide de recueillir et de soigner, contre l’avis de la communauté.
Muni d’une photographie où un arbre majestueux se dresse devant une ferme, le blessé accompagnera l’étranger à l’ultime escale de son exil. Les deux destins absurdes se confondent en un seul poème liturgique déclamé en aurore embrumée et en monologue généreux qui clôt ce film dont la beauté est d’autant plus saisissante qu’elle fut extirpée au cœur même de la laideur.

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